Ottawa suspend la taxe d’accise sur l’essence jusqu’à la fête du Travail

La Presse Canadienne | 14 avril 2026 | 10:31
Le premier ministre Mark Carney arrive pour une conférence de presse à Ottawa, le mardi 14 avril 2026. (LA PRESSE CANADIENNE/Sean Kilpatrick)

Les libéraux fédéraux affirment que la suspension de certaines taxes sur les carburants constitue une mesure «responsable» pour maîtriser les prix à la pompe, tandis que les conservateurs accusent le gouvernement de prendre des demi-mesures alors que la guerre en Iran fait flamber les coûts énergétiques.

Le premier ministre Mark Carney a annoncé mardi que son gouvernement suspendrait la perception de la taxe d’accise sur l’essence et le diesel jusqu’à la fête du Travail.

M. Carney précise que cet allègement fiscal prendra effet le 20 avril et devrait permettre aux Canadiens d’économiser 10 cents par litre d’essence ordinaire et 4 cents par litre de diesel.

S’adressant aux journalistes sur la colline du Parlement, M. Carney dit que la suspension de la taxe d’accise est une «mesure responsable et temporaire» qui offrait un «réel soulagement» aux familles canadiennes.

«L’économie mondiale subit actuellement un choc énorme en raison du conflit. Nous devons évaluer quelle est la meilleure approche, compte tenu de notre plan de base, et ce que nous pouvons faire à court terme», indique M. Carney.

Les prix de l’essence ont grimpé en flèche au Canada et dans le monde entier ces derniers mois, le conflit au Moyen-Orient limitant les livraisons mondiales de pétrole.

Alors que les prix moyens de l’essence ont baissé d’environ 10 cents par rapport au pic national atteint il y a une semaine, l’outil de suivi des prix de l’essence de CAA révèle un coût moyen de 1,73 $ le litre à la pompe dans tout le pays, mardi — soit plus de 40 cents de plus qu’il y a un an.

Patrick De Haan, responsable de l’analyse pétrolière chez GasBuddy, observe que les «exonérations fiscales» sur les carburants se généralisaient dans les États américains.

«En tant qu’automobiliste, je ne me plaindrais certainement pas d’une baisse de 4 $ à 8 $ par plein. Dix cents le litre, ce n’est pas rien», témoigne-t-il.

Mais il avertit également que la situation au Moyen-Orient est instable et que, si les événements dans le détroit d’Ormuz entraînent une flambée des prix du carburant d’ici la fin de semaine, les Canadiens pourraient ne pas bénéficier de la totalité de la réduction à la pompe lundi matin.

M. De Haan ajoute que la baisse du prix affiché de l’essence stimule également la demande, ce qui pourrait aggraver les déséquilibres du marché et faire grimper les prix.

«Les prix du pétrole, de l’essence et du diesel ne fluctuent pas uniquement en fonction d’un seul facteur à la fois, rappelle-t-il. Les consommateurs ne verront pas nécessairement une baisse de 10 cents si les marchés pétroliers sont en forte hausse.»

Les conservateurs réclament plus

L’annonce de M. Carney ne va pas jusqu’à répondre à la demande du Parti conservateur, qui réclame la suspension de la taxe d’accise et de la TPS sur l’essence et le diesel pour le reste de l’année ainsi que la suppression définitive de la norme sur les combustibles propres et de la tarification du carbone pour l’industrie.

Le chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, fait valoir mardi à la Chambre des communes que les libéraux n’auraient pris aucune mesure s’ils n’avaient pas été poussés par l’opposition officielle.

Il reproche toutefois au gouvernement fédéral de ne faire que «la moitié du chemin» et de ne s’y consacrer que «la moitié du temps».

Il rappelle que sa proposition permettrait de réduire le prix du litre d’essence de 25 cents.

M. Carney explique aux journalistes que la suppression de la taxe d’accise pendant un peu plus de quatre mois coûterait environ 2,4 milliards $ au gouvernement fédéral, tandis que les conservateurs estiment le coût de leur proposition à environ 5 milliards $.

Les libéraux financent en grande partie la réduction de la taxe d’accise en «recyclant» les recettes provenant de la relance que l’économie canadienne tire généralement de la hausse des prix de l’essence, selon M. Carney.

M. Poilievre fait valoir qu’Ottawa devrait utiliser cette «manne» provenant de l’augmentation des recettes fiscales pour offrir aux Canadiens un allègement à la pompe.

«Cet argent devrait revenir dans les poches des consommateurs, et non dans les caisses de l’État», dit-il mardi.

Le premier ministre justifie la réduction de la taxe d’accise en la présentant comme une approche plus responsable de la gestion des finances fédérales, tout en soutenant les Canadiens et l’économie dans son ensemble.

«Nous ne nous sommes pas contentés de dire: “Supprimons toutes les taxes sur l’essence et dépensons 9 milliards $ comme si nous n’étions pas au gouvernement”, ce qui est en fait ce que l’on dit quand on n’est pas au gouvernement», argumente M. Carney.

«Mais quand on est au pouvoir, il faut faire des choix, il faut trouver un équilibre, et c’est l’équilibre que nous avons trouvé.»

Une déclaration concernant le plan fédéral indique qu’il permettra également de réduire les prix pour les camionneurs et les autres entreprises confrontées à des coûts de transport élevés. M. Carney précise que la taxe d’accise serait également supprimée pour le kérosène sur le marché intérieur, alors que les compagnies aériennes sont confrontées à une explosion des coûts énergétiques.

Une mesure qui profite aux plus riches

Randall Bartlett, économiste en chef adjoint chez Desjardins, dit mardi s’attendre à ce que la suspension de la taxe sur les carburants fasse baisser l’inflation globale d’un ou deux points à partir du mois de mai. Il qualifie cette baisse de «goutte d’eau dans l’océan», l’inflation devant augmenter fortement dans le sillage de la flambée des prix de l’énergie.

De nombreux économistes s’accordent à dire que la suppression des taxes sur les carburants est le moyen le plus direct dont disposent les gouvernements pour faire face à la hausse des coûts énergétiques — ce que les Canadiens ont constaté à la pompe il y a un an, lorsqu’Ottawa a supprimé la taxe sur le carbone, réduisant ainsi le prix du litre d’essence d’environ 18 cents.

Mais certains experts qui se sont exprimés au cours de la semaine dernière sur la perspective d’un allègement fiscal sur les carburants ont fait valoir que des aides au revenu destinées aux Canadiens les plus vulnérables auraient constitué un soutien plus ciblé.

M. Bartlett prévient que la suppression de la taxe d’accise sur les carburants profiterait de manière disproportionnée aux ménages à revenus élevés, qui dépensent généralement plus en essence. Il ajoute que les réductions d’impôts sur l’essence pourraient être politiquement difficiles à annuler pour les libéraux, en particulier si les prix du pétrole restent élevés en septembre.

Les 2,4 milliards $ réservés à cette mesure sont probablement abordables à court terme, selon M. Bartlett, mais plus le conflit s’éternise, plus le choc des prix du pétrole pèsera sur l’économie canadienne.

«À plus long terme, cela pourrait simplement alourdir la dette, ce qui entraînerait des risques pour la viabilité budgétaire à long terme», explique-t-il.

Le président américain Donald Trump a déclaré lundi que l’armée américaine avait commencé à bloquer les ports iraniens dans le cadre d’une initiative visant à forcer Téhéran à ouvrir le détroit d’Ormuz. Environ un cinquième de l’approvisionnement mondial en pétrole transite par ce détroit, qui est presque entièrement bloqué par l’Iran depuis la première attaque américaine il y a six semaines.

M. De Haan indique que le prix mondial du pétrole a légèrement baissé mardi — ce qui pourrait être la réaction du marché au fait que l’Iran n’a pas encore riposté au blocus et aux indications selon lesquelles les États-Unis restent ouverts à des négociations.

Il y a «très peu de certitudes» actuellement quant aux perspectives mondiales du pétrole, selon M. De Haan, ce qui en fait l’une des périodes les plus difficiles de sa carrière pour prévoir les prix.

«Je ne vois pas ce qui m’attend au tournant. Je ne peux pas atteindre la cible à un kilomètre de distance», conclut-il.